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Pour Robert Castel

par Michel Chauvière

 

Robert Castel nous a quittés mardi 12 mars dernier et nous étions plusieurs centaines au cimetière de Montmartre samedi matin pour lui rendre un ultime hommage. Comme beaucoup, j’ai eu un long compagnonnage avec lui, surtout depuis les années 1980, à la mission recherche du ministère des Affaires sociales, dans son laboratoire issu de Paris 8 : le Grass, en colloque, en séminaire, en voyage aussi et dans les mille et unes mobilisations citoyennes, plus souvent marginales qu’académiques que nous avons fréquentées ensemble. C’est ainsi qu’en octobre 2011, il nous avait fait l’honneur de sa présence à l’Appel des appels lors d’une journée de mobilisation à la bourse du travail de St Denis. Chacun des présents s’en souvient : son corps était déjà très fatigué mais sa parole restait forte et sa pensée fine et argumentée.

Un sociologue majeur a disparu. Majeur par son œuvre qui va, sans aucun doute continuer longtemps à alimenter les formations sociales et le débat public. Majeur aussi par sa façon d’être un intellectuel dans la cité, mieux un intellectuel dans la République et pour la République. Sa biographie insiste sur son statut de « miraculé scolaire »1, lui l’orphelin brestois destiné à devenir ouvrier à l’Arsenal. Depuis, il pratiquait un militantisme de conviction, discret, indépendant presque tranquille mais pugnace, s’il était parfois très exigeant il savait aussi être patient ; et surtout il se rendait facilement disponible pour participer, dialoguer, apporter son bout d’analyse, son « bricolage », sa « petite musique » avec modestie et parfois malice. En 2011, par exemple, il avait, accepté de devenir le rédacteur en chef associé de Lien social, un journal bien connu des travailleurs sociaux.

Chez Robert Castel, ce type d’engagement avait commencé très tôt, manifestement dès son entrée dans le métier de sociologue auprès de Pierre Bourdieu, à Lille. Durant les années 1970, il était proche des pratiques psychiatriques alternatives et il soutenait, en France, la ligne italienne de Franco Basaglia, contre le PCF et le lacanisme ; après Mai 68, en même temps qu’il participait à la création de l’université Paris 8-Vincennes, il se retrouvait naturellement dans différents groupes d’information sur les prisons ou les asiles…, parfois aux côtés de Michel Foucault, une autre de ses références intellectuelles.

Sa sociologie possède une grande qualité : elle est concrète, elle est simple, elle est « dans le monde », au sens où elle est toujours en prise avec le réel et sa complexité, partant d’objets accessibles, que les acteurs de terrain connaissent bien et dans lesquels ils se reconnaissent facilement. D’où sans doute une partie de sa force d’entraînement. À ceux qui l’ont lu ou qui ont suivi ses enseignements, il a fourni durant plus de quarante ans quantité de pistes sociohistoriques sur le changement des sociétés modernes, sans craindre le temps long de l’histoire (cf. « La question sociale commence en 1349 » publié la première fois en mai 1989). Ainsi s’est-il intéressé successivement moins à la marge qu’aux pratiques qu’elle autorise ou suscite : la pratique psychanalytique (Le psychanalysme, 1973, 1976, 1981), l’ordre psychiatrique (1977), la gestion des risques (1981), puis le salariat, l’exclusion (ou plutôt la désaffiliation) et le précariat (avec son best seller : Métamorphoses de la question sociale, 1995, 1999), l’individu (Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, 2001, 2005, avec Claudine Haroche), la protection dans un contexte d’insécurité sociale (2003), la citoyenneté et la question controversée des « indigènes » (2007), la montée des incertitudes (2009). Tous ses ouvrages ont connu des succès mérités car ils offraient aux lecteurs, étudiants et professionnels, des pistes fécondes de réexamen des catégories de l’analyse autant que de l’action. Il préparait d’ailleurs un nouvel ouvrage sur la question de l’individu hypermoderne dans une société « décollectivisée », soit un thème courant dans toute son œuvre, de même que la question du droit et de son renouveau, comme condition essentielle (cf. l’un de ses derniers écrits : « De la protection sociale comme droit » in R. Castel, Nicolas Duvoux, L’avenir de la solidarité, 2013).

En ces périodes d’atonie de la pensée, pareil positionnement intellectuel et politique est extrêmement précieux, étant bien adapté aux enjeux cognitifs et stratégiques que nous connaissons tous. Ne pas baisser les bras, continuer jusqu’au bout le travail d’analyse et d’écriture en se portant sur les questions émergentes, et puis surtout diffuser, enseigner et débattre, pour partager démocratiquement. Il avait signé l’Appel des appels pour cela, soulignant sa dimension de « critique sociale » et la nouvelle forme d’action collective contre la marchandisation du monde qui s’y cherchait2. Son « réformisme de gauche », comme il se plaisait à dire, était aussi un optimisme, l’optimisme de la volonté et de la pensée, tout comme chez Gramsci ou Gori.

 

Fait à Paris, le 19 mars 2013

 

1 Gérard Mauger, « Portrait », in Robert Castel, Claude Martin (dir.), Changements et pensées du changement. Échanges avec Robert Castel, La Découverte, 2012, page 336.

2 Pour un pont avec l’ADA, voir Michel Chauvière, « Des supports de l’individu moderne à la casse des métiers », in Robert Castel, Claude Martin (dir.), op.cit., pp. 120-132. Réponse de Robert Castel et son appréciation de l’Appel des appels, pp. 140-142.