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Robert Castel : le sociologue de la citoyenneté sociale

par Roland Gori

 

L’Appel des appels vient de perdre un ami, un soutien majeur et un auteur dont les concepts, les analyses praxéologiques ont inspiré nombre de nos actions collectives et de nos travaux individuels ou collectifs. Robert Castel vient de nous quitter.

La « complicité » et le « long compagnonnage » qui fut le sien avec Michel Chauvière ont facilité grandement notre travail d’analyse de la « casse des métiers » colonisés par les logiques gestionnaires et les idéologies néolibérales. Robert Castel était l’homme de la « citoyenneté sociale ». Son analyse sociologique déployée avec force et conviction a toujours montré le lien inséparable entre les droits politiques des citoyens et l’histoire du droit social de l’espace professionnel, écriture et traces des luttes sociales. Cette thèse qui se trouve au cœur des initiatives de l’Appel des appels constitue pour moi le concept de notre collectif, le temps de son action et de sa pensée, et doit beaucoup aux travaux de Robert Castel.

« La montée des incertitudes », titre d’un de ses derniers ouvrages, qui participe depuis plus de 30 ans à précariser les professionnels et à prolétariser matériellement et symboliquement les conditions de leurs actions se trouve au centre de nos actions. C’est de cela dont il était venu, en octobre 2011, nous parler à la Bourse du travail de Saint-Denis, au lendemain d’une sortie d’hôpital. Par le truchement de Michel Chauvière, il nous avait fait savoir qu’il tenait à être présent alors même qu’à l’évidence il était physiquement très affaibli. Mais la voix et la pensée, pleines de force et de finesse, nous offrirent une magnifique conférence. Après sa conférence et celles de Vincent de Gaulejac et de Robert Gelli, il resta à la pause du déjeuner, chaleureux, avec ce regard vif, pétillant et ce sourire malicieux, qui m’évoquèrent avec insistance et émotion un autre ami disparu, Conrad Stein.

En contraste et à l’autre bout de ma mémoire, un souvenir du milieu des années 1970. J’étais alors jeune Maître assistant dans le laboratoire aixois dirigé par René Kaës, psychanalyste et professeur de psychologie sociale, et j’étais venu écouter un jeune quadragénaire qui donnait avec force et pugnacité une conférence sur le « psychanalysme ». L’époque était au temps du rêve, aux grandes gesticulations théoriques, aux analyses radicales, c’est-à-dire, celles qui cherchent avec vigueur et parfois aveuglement les racines des problèmes. On se déchirait allègrement dans de vifs débats doctrinaux pour savoir si la psychanalyse et le marxisme étaient compatibles ou à jamais exclusifs l’un de l’autre. Robert Castel, puisqu’il s’agissait de lui, posa avec simplicité, rigueur et fermeté, que l’incompatibilité entre la psychanalyse et la politique ne provenait pas de leurs contradictions théoriques mais se déduisait du dispositif même de la cure. C’est le foyer pratique et heuristique de la méthode psychanalytique, cristallisée par l’analyse du transfert et de la part subjective de chacun dans ses problèmes, qui pouvait fonctionner comme machine à dépolitiser. Cette conférence à Aix-en-Provence m’a laissé une impression très forte et sans savoir exactement ce que je lui dois, je suis convaincu qu’elle a eu un effet sur mes propres recherches.

Ma dette à l’endroit de Robert Castel, dette que j’ai sans doute en partage avec les nombreux psys et sociologues de notre collectif au premier rang desquels Michel Chauvière, se révèle plus explicitement avec ses travaux sociologiques sur «  l’ordre psychiatrique » et « la gestion des risques ». Il fût après Foucault l’un des premiers à analyser les dérives « post-disciplinaires » de la santé mentale. Il avait anticipé l’émergence de cette psychiatrie post-disciplinaire, post-moderne, éclectique dans ses prises en charge et totalitaire dans ses fonctions. Il avait anticipé ce paysage de la santé mentale transformée en gestion prévisionnelle des populations à risques conduisant à raboter toujours davantage l’originalité du secteur et du soin psychiatriques au profit d’une hygiène technique et administrative de réhabilitation sociale. Il postulait d’une part que la mutation des technologies sociales minimiserait la part des interventions thérapeutiques directes et d’autre part que le quadrillage sanitaire des populations à risques permettrait une prévention et une gestion quasi administratives de leurs différences. Dès 1981, il soulignait l’existence de « nouvelles formes de gestion des risques et des populations à risques par lesquelles la conjuration du danger qu’ils représentent ne se fait plus par l’affrontement direct ou la ségrégation brutale, mais par une marginalisation des individus qui passe par la négation de leur qualité de sujet et de déconstruction de leur histoire.1 » Il anticipait un dispositif post-disciplinaire qui instituerait des systèmes de surveillance et de maintenance à vie.

C’est une œuvre véritable que nous lègue Robert Castel, oeuvre qui me paraît essentielle pour pouvoir continuer notre route d’une critique sociale des perversions de nos métiers. C’est à dire poursuivre cette « recherche de nouvelles formes d’actions collectives pour combattre les entreprises de marchandisation du monde social. » Ce sont ses propres mots. Et c’est pour nous un honneur qu’il ait pu dire et écrire qu’il se « reconnaissait totalement dans cette mouvance ».

Merci Robert, nous allons essayer de mériter ce que nous avons reçu de toi.

 

 

 

1 Robert Castel, 1981, La gestion des risques — de l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse. Paris, Editions de Minuit, p. 15-16.