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Le modèle des Bluets, hôpital pionnier, menacé par la pression budgétaire

LA RÉPUTATION DES BLUETS n'est plus à faire. Les femmes se bousculent pour venir accoucher dans cette maternité de l'Est parisien où les places se réservent plus de huit mois à l'avance. Elles viennent chercher auprès des équipes héritières de la méthode d'accouchement sans douleur (ASD) - mise au point en 1951 dans les anciens locaux de la rue Jean-Pierre-Timbaud (Paris 11e) - un accompagnement plus humain, moins médicalisé, et pour certaines, des plus naturels. Les soignants ont ici leurs principes. L'allaitement maternel est une priorité, le respect du rythme du nouveau-né, aussi. Cette charte, défendue par l'ensemble du personnel, a permis à la maternité de recevoir le label " Ami des bébés ", créé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'Unicef. Elle est la seule en Ile-de-France, et du coup l'affiche fièrement dans le hall.


Défendre cette philosophie de soins est l'une des priorités de Michel Carré, le directeur de l'établissement, lorsqu'il présente son budget annuel à l'agence régionale de santé (ARS). Mais, visiblement, garder l'âme des Bluets devient un exercice de plus en plus ardu face à des exigences budgétaires toujours plus strictes.


Pour combler le déficit de 4 millions d'euros que l'hôpital affichait en 2007 - l'année de l'emménagement dans les nouveaux locaux (Paris 12e) - et le ramener à 470 000 euros (prévision 2011), le directeur explique avoir " augmenté l'activité de 43 %, tout en réduisant les charges ". Le nombre d'accouchements est passé de 1 970 en 2006 à 2 800 en 2010. M. Carré regrette que cette équation financière se fasse " aux dépens de la qualité de l'accompagnement des patientes ", mais il n'avait pas le choix.


Il pensait en avoir terminé. Rien n'est moins sûr. L'ARS a accepté le dernier budget prévisionnel de l'établissement - avec une nouvelle augmentation de l'activité - mais refusé le plan de financement pluriannuel. " Ils jugent notre capacité d'endettement insatisfaisante. Nous allons renégocier la dette, poursuit M. Carré, mais il n'est pas question, alors que l'activité va encore croître, de ne pas remplacer les départs à la retraite des administratifs et des ouvriers techniques comme ils nous le demandent. "


" L'humain prend du temps "


Le personnel, " qui fait des efforts depuis quatre ans, n'en voit pas le bout ", explique-t-il. " Les patientes s'en rendent compte, déplore Claude Egullion, médecin coordinateur. On n'a plus le temps de s'asseoir sur le bord du lit, alors qu'elles en auraient besoin. " Gynécologue-obstétricienne, elle regrette que " l'ARS ne prenne pas en considération (leurs) pratiques. L'humain, cela prend du temps, et cela ne se quantifie pas ".


La durée de séjour des mères après l'accouchement est l'un des points de crispation récurrents entre l'Agence et l'équipe des Bluets, laquelle " refuse de rentrer dans un mode standard où il faut baisser toujours plus le temps passé à la maternité ". En moyenne, les Françaises rentrent chez elles trois ou quatre jours après la naissance. Aux Bluets, il n'est pas rare de garder les mères une ou deux journées de plus. " Une journée, cela fait la différence, surtout pour les premières grossesses, insiste le docteur Egullion. Certaines femmes sont prêtes à sortir plus tôt, mais on veut pouvoir garder celles qui ne se sentent pas à l'aise, qui angoissent. Et pour l'allaitement, ajoute-t-elle, le troisième jour est le plus mauvais pour les sorties. C'est le moment de la montée de lait et du baby-blues. "
L'ARS entend, mais n'en démord pas. " On a plutôt envie d'accompagner les Bluets dans ce programme d'allaitement, mais aujourd'hui, la tarification à l'activité - dégressive à partir du quatrième jour - ne permet pas de garder les mamans, il faut donc s'adapter ", répond Andrée Barreteau, directrice de l'offre de soins et médico-sociale de l'ARS Ile-de-France. Elle propose aux Bluets de " créer un réseau d'infirmières et de sage-femmes pour assurer le suivi de l'allaitement à domicile ". Et prévient : " A force de ne pas vouloir évoluer, ce sont les banques qui vont finir par bloquer. Quand elles voient que la production des soins n'assure pas l'auto-financement, et que l'Etat peut se désengager, elles ne prêtent plus. "


E. Ca.


© Le Mon


Par Roland Gori, à lire dans Libération